NOS ARBRES VICTIMES ANONYMES DU PROGRES
L'évolution technique, économique et sociale, qui s'est accélérée au cours du XX ième siècle a eu une influence considérable sur la relation Homme / Arbre. Les productions de nos grands arbres ont mieux résisté parce que leur utilisation est plus industrialisable, plus polyvalente et souvent irremplaçable. Mais certaines espèces d'arbres, précieuses au temps de l'artisanat, sont maintenant définitivement « sur la touche ».
L'Aulne (alnus glutinosa)
C'est un arbre assez rare en Limousin qui se rencontre surtout le long des rivières. On l'appelle le plus souvent verne ou vergne. Il était utilisé autrefois dans le drainage en raison de sa résistance à la pourriture. On couchait dans la tranchée des perches d'aulne récemment coupées qui étaient ensuite coiffées par les « couennes », herbe en dessous. On comblait la tranchée avec tassement modéré. Ces drains pouvaient tenir 50 à 100 ans sans risques de « queues de renards ».
De nombreux lieux-dits et patronymes rappellent la présence locale d'aulnes : Vernay, les Vernes, la Vernée, Vergne, Lavergne, Delavergnas...ce qui prouve que l'arbre était très populaire, même en Limousin.
Dans les pays anglo-saxons, on vénérait l'aulne comme en témoigne cette ballade de Goethe : Le Roi des Aulnes (Erlkönig), mis en musique par Schubert.
Le Charme (Carpinus betulus)
C'est un bois blanc poussant en cépées dans les sous-bois des régions argilo-calcaires du Centre où les forêts sont exploitées à 30 ans en taillis sous futaie. La « charbonnette » était très appréciée en boulangerie et pour le charbon de bois ; on l'empilait en cordes de 8 longueurs de 66 cm, diamètre à respecter 2 à 8cm. Il était imposé aux bûcherons de débiter les bûches à la scie, jamais à la hache. Le bois de charme étant torsadé, tenace et très difficile à fendre, on en faisait des mailloches pour enfoncer piquets et pieux.
Le charme a généré quelques noms de lieux (Charmes, Charmoy...), mais aussi des patronymes tels que Charmet, Lacharme, Lacharmoise...
L'Erable champêtre (Acer campestre)
C'est un arbre discret, à croissance lente, vivant toujours à l'état isolé, souvent dans les haies ou « bouchure ». Son bois, dure et tenace, n'était utilisé qu'en charbonnage en raison de sa configuration tourmentée. Une vieille chanson raconte bien que « la charrue est en bois d'érable, l'aiguillon en bois de houx », mais il s'agit là de simple folklore.
Les bois à charbon
Autrefois, le charbon de bois était fabriqué sur place en forêt. La « charbonnette » était empilée en une meule que l'on recouvrait de terre en laissant des orifices pour le tirage et l'évacuation des gaz de la carbonisation. On utilise maintenant des fours et tunnels métalliques équipés pour recueillir les sous-produits volatils et goudrons. Clamecy est la capitale de cette activité.
Le méthanol ou « esprit des bois », maintenant produit par synthèse, provenait autrefois de la distillation des bois.
Le flottage des bois du Morvan
Pendant des siècles, les parisiens se sont chauffés au bois dont une partie venait du Morvan par flottage via Clamecy, véritable « tête de pont ». Le canal du Nivernais construit vers 1800 présente à ce point de vue un grand intérêt car il a permis la jonction entre les bassins de la Loire et de Seine.
Il se posait toutefois un problème pour le flottage par manque d'eau en été. La ville de Paris a donc construit sur la Cure (affluent de l'Yonne) de 1848 à 1861 un barrage destiné à régulariser le débit d'eau indispensable au flottage. Les temps ayant changé, la retenue est devenue « Lac des Settons » et un haut lieu touristique du Morvan.
Actuellement, avec l'inquiétude concernant le devenir de l'énergie fossile, on se souvient que le bois a réchauffé pendant des millénaires les aliments, le corps et le coeur de nos lointains ancêtres.
Et dans l'avenir ?
Pour le bois d'oeuvre, le temps de la cueillette est révolu depuis Colbert. On est à la culture très organisée d'essences spécialisées (chêne, hêtre, conifère...) et on commence même à planter des robiniers pour les meubles de nos arrière-petits- enfants.
La forêt jouera un rôle touristique et social de plus en plus important en même temps qu'elle restera un poumon d'oxygène. A l'état isolé, les essences comme le tilleul, le platane, le sycomore et bien d'autres resteront les compagnons des citadins et des villageois, tout en perpétuant le rôle social de l'orme des juges et des palabres.
Quant au bois de chauffage, il devra attendre encore quelques décennies pour savoir à quelle sauce on va le brûler.
Louis Bretin
De façon plus modeste par rapport à Clamecy, la Haute Vienne a également pratiqué le flottage du bois sur la Maulde, le Taurion et la Vienne pour alimenter le port du Naveix à Limoges dont l'activité était à l'époque importante. Il fournissait le bois de chauffe des habitants mais aussi de l'industrie de la porcelaine. Cette activité a perduré jusqu'à l'arrivée du rail en Limousin. Le travail de « docker » des bois, appelé alors « radelier » était pratiqué par les hommes forts des bas quartiers de la Cité.
La Corrèze connaissait également le flottage des bois jusqu'au port d'Argentat. Ce bois ( chêne principalement ) était ensuite acheminé en gabarre sur la Dordogne pour la construction des fûts du bordelais. Cet univers a participé à l'imaginaire des écrivains de l'école de Brive et a été immortalisé dans le feuilleton télévisé : « la « rivière espérance ».
André Planade
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